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Prévenir les RPS · 7 min

Marion Chassal
Marion CHASSAL
Poste de travail vide

« Je tiens le coup. » C'est souvent la dernière phrase que prononce quelqu'un avant un arrêt de travail pour burn-out, et c'est aussi, la plupart du temps, une phrase sincère au moment où elle est dite. Le burn-out ne survient presque jamais d'un coup. Il s'installe par paliers, souvent invisibles de l'extérieur, et parfois de l'intérieur aussi : la personne concernée est fréquemment la dernière à le voir venir, précisément parce que les mécanismes qui la maintiennent en fonctionnement, sur-investissement, déni, minimisation, sont les mêmes que ceux qui, plus tôt, faisaient d'elle un collaborateur engagé et fiable.

Ce que le burn-out est

La Haute Autorité de santé (HAS) définit le burn-out, ou syndrome d'épuisement professionnel, comme un épuisement physique, émotionnel et mental résultant d'un investissement prolongé dans des situations de travail exigeantes sur le plan émotionnel. La définition scientifique de référence reste celle de la psychologue Christina Maslach, qui structure le syndrome autour de trois dimensions : l'épuisement émotionnel, un désengagement vis-à-vis du travail qui se traduit souvent par du cynisme ou de la distance émotionnelle envers les personnes avec qui on travaille, et une baisse du sentiment d'efficacité personnelle, qui peut aller jusqu'au doute sur ses propres compétences.

Le syndrome porte bien son nom d'origine : le terme a été proposé en 1974 par le psychanalyste Herbert Freudenberger, qui l'observait chez des soignants bénévoles dans une clinique pour toxicomanes, avant que le concept ne s'étende à l'ensemble des métiers. Un point mérite d'être souligné avec la même rigueur que dans nos diagnostics RPS : le burn-out ne traduit pas un manque de résistance individuelle. Il reflète une inadéquation entre les exigences d'une situation de travail et les ressources dont dispose la personne pour y répondre, un déséquilibre organisationnel avant d'être une fragilité personnelle.

Ce que le burn-out n'est pas

Le burn-out n'est pas une simple fatigue, ni un stress passager : c'est l'aboutissement d'une exposition prolongée, souvent sur plusieurs mois, à un déséquilibre non traité. Sur le plan de la classification, une précision s'impose, car elle a donné lieu à une confusion largement relayée par la presse en 2019 : l'Organisation mondiale de la santé classe le burn-out, dans la onzième révision de sa Classification internationale des maladies (CIM-11), comme un « phénomène lié au travail » résultant d'un stress chronique non géré avec succès, pas comme une maladie à proprement parler. En France, il n'existe pas de tableau dédié de maladie professionnelle pour le burn-out : sa reconnaissance reste possible au cas par cas, via le circuit complémentaire, à condition d'établir un lien essentiel et direct avec le travail et un taux d'incapacité généralement supérieur à 25 %.

Il se distingue enfin de la dépression, avec laquelle il est souvent confondu : le burn-out s'exprime d'abord dans la sphère professionnelle, avant de pouvoir déborder, dans les formes les plus sévères, vers la sphère personnelle et vers un tableau dépressif. Les deux peuvent coexister, ce qui complique parfois le diagnostic, mais l'un ne se réduit pas à l'autre, une nuance qui compte autant pour la personne concernée que pour l'entreprise qui doit organiser son accompagnement.

Une installation progressive, pas un effondrement soudain

Dès 1974, puis dans un modèle affiné avec la psychologue Gail North, Freudenberger a décrit la progression du burn-out en douze phases. Le détail complet importe moins que la logique d'ensemble, qui reste, cinquante ans plus tard, la grille de lecture la plus citée : tout commence par un besoin de faire ses preuves qui pousse à travailler toujours plus, puis par la mise de côté progressive de ses propres besoins, sommeil, vie sociale, loisirs, au nom de l'engagement professionnel. Vient ensuite une phase de déni : les premiers signaux de fatigue ou de tension sont minimisés ou justifiés. Le retrait social et le cynisme s'installent alors, suivis de changements de comportement visibles par l'entourage avant même d'être reconnus par la personne elle-même. Les dernières phases du modèle décrivent une forme de dépersonnalisation, un sentiment de vide intérieur, puis l'épuisement total.

Un article de référence en langue française, publié en 2004 dans la revue Empan par le psychiatre Philippe Fernandez, éclaire ce même mécanisme sous un angle plus clinique, à partir de l'observation des professions d'aide. L'histoire commence par un enthousiasme idéaliste et une sur-identification à la personne accompagnée, une énergie investie bien au-delà du strict cadre professionnel. Faute de retours suffisants au regard de cet investissement, la personne s'épuise, s'ennuie, se distrait, puis devient frustrée par des attentes qu'elle a elle-même largement contribué à susciter. Une apathie s'installe, renforcée par l'absentéisme et des attitudes professionnelles de retrait, qui peuvent, dans les cas les plus sévères, évoluer vers un tableau dépressif.

Ces deux lectures, l'une nord-américaine et généraliste, l'autre française et centrée sur les métiers d'aide, convergent sur l'essentiel : le burn-out touche d'abord les profils les plus engagés, pas les moins impliqués, et il s'installe par un mécanisme progressif d'épuisement de la réciprocité, on donne davantage qu'on ne reçoit, jusqu'à ne plus rien avoir à donner.

Les signaux à repérer

Les manifestations du burn-out sont variables d'une personne à l'autre, mais elles se regroupent classiquement en quatre familles de signaux, à surveiller autant chez soi que chez un collaborateur ou un collègue :

  • Signaux physiques : une fatigue persistante que le repos ne soulage plus, des troubles du sommeil, des douleurs diffuses (maux de dos, céphalées, troubles digestifs), un affaiblissement des défenses immunitaires
  • Signaux psychologiques : tristesse, irritabilité inhabituelle, anxiété, perte de plaisir dans des tâches auparavant appréciées, difficulté à se projeter dans un avenir professionnel
  • Signaux cognitifs : troubles de la concentration, de la mémoire, difficulté à prendre des décisions simples, ce qui alimente souvent un cercle vicieux de perte de confiance et de culpabilité
  • Signaux comportementaux : isolement, détachement du collectif, cynisme vis-à-vis de son propre travail, tensions plus fréquentes avec les collègues ou la hiérarchie

Le point commun de ces quatre familles de signaux est leur caractère progressif : pris isolément, chacun peut sembler anodin ou passager. C'est leur accumulation et leur durée qui doivent alerter, ce qui explique pourquoi un regard extérieur, qu'il vienne d'un manager formé, d'un collègue ou d'un professionnel, repère souvent la situation avant la personne elle-même.

Quelle population est la plus touchée ?

Les données de surveillance épidémiologique de Santé publique France, portant sur la souffrance psychique en lien avec le travail, objectivent une réalité qui touche tous les secteurs et toutes les tailles d'entreprise, avec un net écart selon le genre : la souffrance psychique liée au travail concerne 5,9 % des femmes et 2,7 % des hommes, un taux qui a doublé pour les deux sexes par rapport à 2007. Le burn-out proprement dit, forme la plus sévère de cette souffrance, touche 0,7 % des femmes et 0,34 % des hommes selon la même source, soit environ 30 000 personnes au niveau national selon les estimations de l'Institut de veille sanitaire. Ces données datent de la dernière analyse rendue publique par Santé publique France et sont probablement, de l'avis même des épidémiologistes, en-deçà de la réalité actuelle : elles reposent sur des consultations médicales identifiées, et une partie de la souffrance au travail n'est jamais médicalisée ni déclarée comme telle.

Au-delà du genre, l'Anact souligne que certains facteurs individuels (forte implication émotionnelle, caractère consciencieux) et certains contextes professionnels (métiers à forte charge relationnelle, fonctions d'encadrement, professions de santé, de l'enseignement et du travail social) sont associés à une exposition plus élevée, sans que cela réduise le poids des facteurs organisationnels, qui restent déterminants quel que soit le profil de la personne concernée.

Ce que cela change pour l'entreprise

Les facteurs de risque identifiés par l'INRS et l'Anact rejoignent très directement le référentiel Gollac-Bodier que nous mobilisons dans nos diagnostics RPS : surcharge de travail, manque de contrôle sur ses activités, faibles récompenses au regard de l'investissement, manque d'équité, conflits de valeurs, objectifs ou moyens peu clairs, insécurité de la situation professionnelle. Le burn-out n'est donc pas un phénomène isolé à traiter cas par cas une fois qu'il survient : c'est un indicateur retardé de facteurs organisationnels qui, la plupart du temps, préexistaient largement à son apparition.

Deux implications concrètes en découlent pour une organisation : agir en amont, sur les facteurs de risque eux-mêmes, plutôt que d'attendre les premiers arrêts de travail pour réagir ; et former les managers à repérer les signaux précoces, puisque ce sont souvent eux qui perçoivent en premier ce que la personne concernée continue de minimiser.

Aller plus loin

Chez ADC Conseil RH, notre diagnostic des risques psychosociaux permet d'identifier, avant l'épuisement, les situations de travail qui exposent le plus vos équipes, pour agir sur les causes plutôt que sur les conséquences.

Sources : Organisation mondiale de la santé, Classification internationale des maladies, 11e révision (CIM-11), 2019 ; Haute Autorité de Santé (HAS), Repérage et prise en charge cliniques du syndrome d'épuisement professionnel ou burnout, mémo, 2017 ; Maslach, C. & Jackson, S.E. (1981), The Measurement of Experienced Burnout, Journal of Occupational Behaviour, 2, 99-113 ; Freudenberger, H.J. (1974), Staff Burn-Out, Journal of Social Issues, 30(1), 159-165 ; Freudenberger, H.J. & North, G. (1992), modèle en douze phases du burn-out ; Fernandez, P. (2004), « Burn-out » : éléments sur les logiques de l'effondrement professionnel, Empan, 2004/3, n°55, p. 27-33 ; Pezet-Langevin, V. (2014), Burnout : mieux connaître l'épuisement professionnel, Hygiène et Sécurité du Travail (INRS), n°237, p. 6-9 ; INRS, Le syndrome d'épuisement professionnel ou burnout ; Anact (2025), note sur l'épuisement professionnel ; Fondation pour la Recherche Médicale (FRM), Burn-out : reconnaître l'épuisement et réagir, dossier consulté en 2026 ; Santé publique France (2019), données de surveillance de la souffrance psychique en lien avec le travail ; Anact, facteurs de risque individuels et professionnels du burn-out.

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