Avons-nous réellement l'option de ralentir au travail ? Depuis que l'intelligence artificielle s'est installée dans nos usages professionnels, une question simple mérite d'être posée : combien de données, de mails, de dossiers traitons-nous chaque jour, comparé à il y a trois ans ? Pour beaucoup, la réponse tient en un mot : plus. Plus vite, avec cette impression que s'arrêter, c'est prendre le risque d'être écarté. Moins de temps pour se poser, pour réfléchir vraiment, pour assurer les transitions sans avoir le sentiment d'être entraîné par un rythme qui nous dépasse.
Ce n'est pas une impression isolée de psychologue du travail. Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) l'a nommé sans détour dans son étude de janvier 2025 : l'intensification et la déshumanisation du travail figurent parmi les controverses majeures soulevées par l'intelligence artificielle en entreprise. Une question plus dérangeante se pose alors : sommes-nous physiologiquement conçus pour vivre sous ce rythme ? Et ce décalage, entre nos capacités cognitives et les cadences que permet désormais la technologie, va-t-il continuer de se creuser ?
Une controverse nommée au plus haut niveau
Le CESE ne parle pas dans le vide. Son étude « Analyse de controverses : intelligence artificielle, travail et emploi », adoptée le 14 janvier 2025, dresse un état des lieux documenté plutôt qu'un discours d'opinion. Le constat central : l'intégration de l'IA dans l'entreprise peut tout autant faciliter des tâches complexes ou pénibles que dégrader les conditions de travail, en intensifiant l'activité, les attentes de productivité et la surveillance de l'activité elle-même.
Les ordres de grandeur cités par le CESE, qui reprend une estimation du Fonds monétaire international, donnent la mesure du sujet : 62 % des emplois des économies avancées présenteraient une exposition élevée à l'IA, dont 27 % pourraient en bénéficier comme complément à l'activité humaine, tandis que 33 % pourraient être purement substitués. Pour les deux tiers de postes concernés qui ne sont pas remplacés, la question n'est donc pas hypothétique : elle porte sur la manière dont ce travail va être réorganisé, et sur qui absorbera l'écart.
Ce que confirme la recherche en santé au travail
Du côté de la prévention, l'Institut national de recherche et de sécurité (INRS) a publié en septembre 2025 un point de synthèse sur l'IA et la santé-sécurité au travail. Le constat est nuancé, l'IA peut réellement améliorer la prévention, par exemple en automatisant des tâches dangereuses ou en détectant des situations à risque en temps réel, mais les auteurs identifient aussi des effets négatifs propres à cette technologie : un déséquilibre entre les compétences disponibles et les exigences liées à son usage, et des risques psychosociaux qui lui sont directement associés, au premier rang desquels l'intensification du travail, la diminution de l'autonomie et l'isolement social.
Sur le terrain, l'Anact objective une adoption qui s'accélère plus vite qu'elle ne se prépare : selon les données Insee reprises par le réseau, 10 % des entreprises françaises utilisaient au moins une technologie d'IA en 2024, contre 6 % un an plus tôt, et cette proportion grimpe à 33 % dans les entreprises de 250 salariés ou plus, c'est-à-dire précisément celles où les enjeux de prévention des RPS sont déjà les plus structurés, ou les plus tendus.
La charge cognitive, un indicateur encore trop peu regardé
Un point mérite une prudence particulière tant le sujet est jeune : la recherche sur les effets cognitifs de l'usage intensif de l'IA générative n'en est qu'à ses débuts, et les résultats disponibles doivent être lus avec la rigueur méthodologique qu'ils appellent, sans quoi on referait, sur l'IA, les mêmes raccourcis que ceux dénoncés sur les réseaux sociaux il y a dix ans.
Une étude publiée en 2025 dans la revue à comité de lecture Societies, menée par le chercheur Michael Gerlich auprès de 666 participants, met en évidence une corrélation négative significative entre l'usage fréquent d'outils d'IA et les capacités de pensée critique, médiée par un phénomène de délégation cognitive : plus une personne confie de tâches mentales à l'outil, moins elle mobilise son propre raisonnement, un effet plus marqué chez les utilisateurs les plus jeunes.
Une seconde étude, menée par des chercheurs de Microsoft Research et présentée à la conférence CHI 2025, apporte une nuance utile : interrogeant 319 travailleurs du savoir sur 936 situations réelles d'usage de l'IA générative, elle montre que ce n'est pas l'outil en soi qui réduit la pensée critique, mais le niveau de confiance qu'on lui accorde, plus la confiance dans l'IA est élevée, moins l'effort de vérification est engagé ; plus la confiance en ses propres compétences est élevée, plus cet effort se maintient. Autrement dit, le risque n'est pas l'outil, mais l'absence de recul sur l'outil.
Ce que cela déplace dans l'organisation du travail
Ces constats rejoignent une intuition de terrain que beaucoup de managers formulent sans toujours la nommer : des objectifs qui continuent d'augmenter, des restructurations qui s'accélèrent et placent les salariés dans des phases de transition plus fréquentes, des tâches entières qui disparaissent d'un métier sans que l'accompagnement suive au même rythme.
Dans notre pratique de diagnostic RPS, nous mobilisons le référentiel Gollac-Bodier (2011), qui distingue six dimensions de facteurs de risques psychosociaux. L'IA ne crée pas une nouvelle dimension : elle vient percuter plusieurs des dimensions existantes en même temps, l'intensité et la complexité du travail, l'autonomie réelle laissée aux salariés face à des outils qu'ils ne maîtrisent pas toujours, les rapports sociaux au travail lorsque l'humain interagit davantage avec un système qu'avec un collègue, et l'insécurité de la situation de travail lorsque des tâches disparaissent sans visibilité sur ce qui les remplace. C'est cette lecture croisée, plutôt qu'un facteur isolé de plus, qui rend le sujet difficile à traiter avec les seuls outils de sensibilisation classiques.
Ce que cela change pour la prévention
Trois conséquences concrètes se dégagent de ces travaux pour les organisations :
- Intégrer l'usage de l'IA comme facteur de risque à part entière dans le diagnostic RPS et le document unique, plutôt que comme un sujet informatique traité séparément
- Former les managers à repérer une intensification qui ne se voit pas toujours dans les indicateurs classiques d'activité, puisqu'elle se loge dans la charge cognitive et non dans le volume horaire
- Accompagner les transitions professionnelles liées à l'IA avec la même rigueur que n'importe quelle restructuration, plutôt que de les traiter comme de simples évolutions d'outils
En tant que psychologues du travail, la question qui nous importe n'est pas de savoir si l'intelligence artificielle va transformer le travail, elle le fait déjà. Elle est de savoir quels nouveaux modes de régulation, quels nouveaux repères nous allons collectivement construire pour accompagner ces transitions.
Aller plus loin
Chez ADC Conseil RH, notre diagnostic des risques psychosociaux et de la QVT intègre désormais une lecture spécifique de l'impact des outils numériques et de l'IA sur les six dimensions du référentiel Gollac-Bodier, pour objectiver ce qui, sur ce sujet encore récent, reste trop souvent de l'ordre du ressenti.
Sources : CESE, Analyse de controverses : intelligence artificielle, travail et emploi, étude adoptée le 14 janvier 2025 ; FMI, TrésorEco n°341, Les enjeux économiques de l'IA, avril 2024 ; Bijaoui, A. & Peris, E. (2025), Intelligence artificielle et santé et sécurité au travail, Références en Santé au Travail n°183, INRS ; Anact/Aract La Réunion (2025), consultation territoriale sur l'usage de l'IA dans les entreprises, données Insee 2024 ; Gerlich, M. (2025), AI Tools in Society: Impacts on Cognitive Offloading and the Future of Critical Thinking, Societies, 15(1), 6 ; Lee, H.-P. et al. (2025), The Impact of Generative AI on Critical Thinking, Proceedings of CHI 2025, Microsoft Research ; Kosmyna, N. et al. (2025), ; Gollac, M. & Bodier, M. (2011), rapport du Collège d'expertise sur le suivi des risques psychosociaux au travail.
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